Eric Vuillard - L’ordre du jour

, par  lio

Ce tout petit bouquin nous raconte l’Anschluss sous un angle désinvolte et outré grâce à une écriture truculente pleine d’ironie et d’impertinence. Tout commence début 1933 où 24 grands patrons Allemands sont convoqués par Goering et Hitler afin de financer la campagne électorale nazie. Ce sera la dernière élection avant longtemps...

« Et si le parti nazi obtient la majorité, ajoute Goering, ces élections seront les dernières pour les dix prochaines années ; et même – ajoute-t-il dans un rire – pour cent ans. Un mouvement d’approbation parcourut la travée. »

« C’était là une occasion unique de sortir de l’impasse où l’on se trouvait. Mais pour faire campagne, il fallait de l’argent ; or le parti nazi n’avait plus un sou vaillant et la campagne électorale approchait. À cet instant, Hjalmar Schacht se leva, sourit à l’assemblée, et lança : “Et maintenant messieurs, à la caisse !”Cette invite, certes un peu cavalière, n’avait rien de bien nouveau pour ces hommes ; ils étaient coutumiers des pots-de-vin et des dessous-de-table. La corruption est un poste incompressible du budget des grandes entreprises, cela porte plusieurs noms, lobbying, étrennes, financement des partis. La majorité des invités versa donc aussitôt quelques centaines de milliers de marks, Gustav Krupp fit don d’un million. »

« Ainsi, les vingt-quatre ne s’appellent ni Schnitzler, ni Witzleben, ni Schmitt, ni Finck, ni Rosterg, ni Heubel, comme l’état civil nous incite à le croire. Ils s’appellent BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken. Sous ces noms, nous les connaissons. Nous les connaissons même très bien. Ils sont là, parmi nous, entre nous. Ils sont nos voitures, nos machines à laver, nos produits d’entretien, nos radios-réveils, l’assurance de notre maison, la pile de notre montre. Ils sont là, partout, sous forme de choses. Notre quotidien est le leur. Ils nous soignent, nous vêtent, nous éclairent, nous transportent sur les routes du monde, nous bercent. Et les vingt-quatre bonshommes présents au palais du président du Reichstag, ce 20 février, ne sont rien d’autre que leurs mandataires, le clergé de la grande industrie ; ce sont les prêtres de Ptah. Et ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer. »

Puis l’auteur nous livre l’histoire méconnue et pathétique de la logistique de l’armée Allemande lors de cette opération où pas un coup de feu ne fut tiré !

« ... après avoir, dans un élan inouï, franchi la frontière, la fabuleuse machine de guerre allemande avait lamentablement calé.En fait, l’armée allemande avait eu le plus grand mal à passer la frontière. Cela s’était fait dans un désordre sans nom, avec une lenteur effarante. Et, à présent, elle stationnait près de Linz, à peine cent kilomètres plus loin. Pourtant, il faisait très beau paraît-il, ce 12 mars, il faisait même un temps de rêve.Tout est si bien parti ! À neuf heures, on soulève la barrière des douaniers, et hop, on se trouve en Autriche ! Pas même besoin de violences ou de coups de tonnerre, non, ici, on est amoureux, on conquiert sans effort, doucement, avec le sourire. Les chars, les camions, l’artillerie lourde, tout le tralala, avancent lentement vers Vienne, pour la grande parade nuptiale. La mariée est consentante, ce n’est pas un viol, comme on l’a prétendu, c’est une noce. Les Autrichiens s’égosillent, font de leur mieux le salut nazi en signe de bienvenue ; ils s’y entraînent depuis cinq ans. Mais la route vers Linz est difficile, les véhicules crapotent, les motocyclettes toussent comme des rotobineuses. Ah ! ils auraient mieux fait d’aller jardiner les Allemands, de faire un petit tour d’Autriche et puis de revenir à Berlin, bien sages, et de transformer tout ce matériel en tracteurs, et de planter des choux dans le parc de Tiergarten. »

« Le traité de Versailles avait interdit aux Allemands la fabrication de chars, les entreprises allemandes produisirent donc par l’intermédiaire de sociétés écrans, à l’étranger. On voit que l’ingénierie financière sert depuis toujours aux manœuvres les plus nocives. Ainsi, en cachette, l’Allemagne s’était constitué, à ce qu’on disait, une prodigieuse machine de guerre. Et c’était justement cette nouvelle armée, cette promesse enfin réalisée au grand jour, que tous les Autrichiens attendaient au bord de la route, ce 12 mars 1938. »

« Et puis une armée, lorsqu’elle se rue sur vous, lorsqu’elle défile à trente-cinq à l’heure sous le grand soleil, ça en bouche un coin. Mais une armée en panne, ce n’est plus rien du tout. Une armée en panne, c’est le ridicule assuré. Le général se fait passer un de ces savons ! Hurlements, injures ; Hitler le tient pour responsable de ce fiasco. Il fallut dégager les véhicules lourds, tracter quelques tanks, pousser quelques automobiles, afin de laisser passer le Führer. Il arriva enfin à Linz à la nuit tombée. Pendant ce temps-là, sous une lune glaciale, les troupes allemandes chargèrent à toute vitesse le plus de tanks qu’elles purent sur des plateformes de train. On fit sans doute venir des spécialistes depuis Munich, cheminots et grutiers. Et puis les trains emportèrent les blindés comme on convoie les équipements d’un cirque. C’est qu’on devait à tout prix être à Vienne pour les cérémonies officielles, le grand spectacle ! »

Puis le dernier acte, au tribunal de Nuremberg...

« À Nuremberg, Goering écouta la lecture d’Alderman le menton posé sur le poing. Par moments, il sourit. Les protagonistes de la scène sont réunis dans la même pièce. Ils ne sont plus à Berlin, à Vienne et à Londres, ils sont à quelques mètres les uns des autres : Ribbentrop et son dîner d’adieu, Seyss-Inquart et sa servilité de kapo, Goering et ses méthodes de gangster. Enfin, pour clore sa démonstration, Alderman revint au 13 mars. Il lut la fin du petit dialogue. Il la lut de ce ton monotone qui lui ôtait tout prestige et la ravalait à ce qu’elle était : une pure et simple crapulerie.

Goering. – Le temps est merveilleux ici. Le ciel bleu. Je suis assis sur mon balcon, sous des couvertures, à l’air frais. Je suis en train de boire le café. Les oiseaux gazouillent. Je peux entendre à la radio l’enthousiasme des Autrichiens.
Ribbentrop. – C’est merveilleux !

À cet instant, sous l’horloge, dans le box des accusés, le temps s’arrête ; il se passe quelque chose. Toute la salle se tourne vers eux. Comme Kessel, envoyé spécial de France-Soir au tribunal de Nuremberg, le raconte, en entendant ce mot “merveilleux !”, Goering se mit à rire. Au souvenir de cette exclamation surjouée, sentant peut-être combien cette réplique de théâtre était aux antipodes de la grande Histoire, de sa décence, de l’idée que l’on se fait des grands événements, Goering regarda Ribbentrop et se mit à rire. Et Ribbentrop, à son tour, fut secoué d’un rire nerveux. Face au tribunal international, devant leurs juges, devant les journalistes du monde entier, ils ne purent se retenir de rire, au milieu des ruines. »

« Au bout du compte, ce ne sont ni les panzers, ni les stukas, ni les orgues de Staline qui refont les choses et les remodèlent et les froissent. Non. C’est là-bas, dans cette Californie industrieuse, entre quelques boulevards au carré, à l’angle d’un donut et d’une pompe à essence, que la densité de nos existences adopte le ton des certitudes collectives. C’est là-bas, dans les premiers supermarchés, devant les premiers téléviseurs, entre le grille-pain et la calculette que le monde se raconte à sa vraie cadence, celle qu’il va adopter en définitive.Et tandis que le Führer en était à préparer son agression contre la France, alors que son État-major en était à resucer les vieilles formules de Schlieffen, et que ses mécaniciens en étaient encore à réparer leurs panzers, Hollywood avait déjà déposé leurs costumes sur les rayonnages du passé. Ils étaient pendus aux cintres des affaires classées, pliés et empilés au rayon des vieilleries. Oui, bien avant que la guerre ne commence, tandis que Lebrun, aveugle et sourd, rend ses décrets sur la loterie, tandis qu’Halifax joue les complices, et que le peuple effaré d’Autriche croit apercevoir son destin dans la silhouette d’un fou, les costumes des militaires nazis sont déjà remisés au magasin des accessoires. »

« Les prêtres appelèrent en chaire à voter en faveur des nazis et les églises se parèrent de pavillons à croix gammées. Même l’ancien leader des sociaux-démocrates appela à voter oui. Il n’y eut presque aucune voix discordante. Les Autrichiens votèrent à 99,75 % pour le rattachement au Reich. Et tandis que les vingt-quatre bonshommes du début de cette histoire, les prêtres de la grande industrie allemande, étaient déjà en train d’étudier le dépeçage du pays, Hitler avait fait ce qu’on peut appeler une tournée triomphale en Autriche. À l’occasion de ces fantastiques retrouvailles, il avait été acclamé partout. »

« Des Juifs de Brooklyn réclamèrent réparation. Gustav avait offert sans ciller des sommes astronomiques aux nazis dès la réunion du 20 février 1933, mais à présent son fils, Alfried, se montrait moins prodigue. Lui qui clamait que les occupants traitaient les Allemands “comme des nègres”, n’en deviendra pas moins l’un des hommes les plus puissants du Marché commun, le roi du charbon et de l’acier, le pilier de la paix européenne. Avant de se résoudre à payer des réparations, il fit traîner la négociation deux longues années. Chaque séance avec les avocats du Konzern était ponctuée de remarques antisémites. On parvint toutefois à un accord. Krupp s’engagea à verser mille deux cent cinquante dollars à chaque rescapé ; ce qui était bien peu pour solde de tout compte. Mais le geste de Krupp fut salué unanimement par la presse. Cela lui fit même une remarquable publicité. Bientôt, à mesure que des rescapés se déclaraient, la somme allouée à chacun devint plus maigre. On passa à sept cent cinquante dollars, puis à cinq cents. Enfin, lorsque d’autres déportés se manifestèrent, le Konzern leur fit savoir qu’il n’était malheureusement plus en mesure d’effectuer des paiements volontaires : les Juifs avaient coûté trop cher. »

Références

L'Ordre du Jour Vuillard Eric (2017). L’Ordre du Jour, collection « Un endroit où aller », Actes Sud, 160 p., ISBN: 9782330078973, RIS, BibTeX.

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